« Il n'y a pas de plus grand poète.
Il y a la poésie. »

Paul Fort (Canzone du vrai de vrai / Portraits sur le sable)

Je redescendis en ville


 

… / …

     Je redescendis en ville dans la neige scintillante du bleu de la nuit.

     Les lanternes étonnées me dévisageaient en clignant des yeux, et les montagnes de sapins de Noël accumulés se chuchotaient des histoires de parures dorées, de noisettes d'argent et de fête de la Nativité toute proche.

     Sur la place de l'Hôtel de ville, près de la statue de Marie, das la lueur des cierges, les vieilles mendiantes en fichu gris marmonnaient leur rosaire à la Vierge.

     Les cabanes du marché de Noël étaie tapies devant l'entrée obscure de la ville juive. Au milieu, tendue de rouge, la scène ouverte d'un théâtre de marionnettes, illuminé par des torches vacillantes, faisait une tache claire qui tranchait fortement sur tout le reste.

     Le polichinelle de Zwakh, en grand habit pourpre et violet, brandissait un fouet terminé par une tête de mort, à cheval sur une monture de bois blanc qu'il faisait galoper sur les planches. Les gosses, serrés les uns contre les autres en rangs d'oignons au pied de l'estrade, leur bonnet de fourrure bien tiré sur les oreilles, regardaient le spectacle ébahis, la bouche grande ouverte, écoutaient fascinés les vers du poète Oskar Wiener, que mon ami Zwakh déclamait depuis sa cachette

 

          « Devant marchait un grand pantin

          Un gars maigre comme un poète

          Avec ses hardes en tissu teint,

          Titubant et tordant la tête. »

 

      Je tournai dans la rue noire et tortueuse qui débouchait sur la place. J'y trouvai une foule de gens amassés dans le noir en silence devant une petite affiche.

     Un homme avait enflammé une allumette et je pus lire quelques bribes. Mes sens un peu affaiblis enregistrèrent quelques ots :

 

          « Perdu !

          1000 florins de récompense.

          Personne âgée, sexe masculin… vêtue de noir

          Signalement :

          Visage charnu, rasé de près

          cheveu : blancs

          Direction de la police Bureau n°… »

 

     Vide de tout désir et de tout intérêt pour quoi que ce soit, véritable mort vivat, j'entrai lentement dans les alignements de maisons sans lumière.

     Une poignée d'étoiles, minuscules scintillaient là-haut dans l'étroite ruelle du ciel obscur, parmi les toits.

     Mes pensées revinrent doucement vers la cathédrale, et la paix de mon âme se fit plus sereine et profonde encore. C'est alors que, depuis la place, j'entendis dans l'air froid de décembre, avec une clarté incisive — comme si cette voix avait parlé tout contre mon oreille —, les vers déclamés par le marionnettiste :

 

          « Où donc est le cœur de pierre rouge ?

          Qi pendait au collier de soie

          Et qui scintillait dans l'aurore. »

… / …

Gustav Meyrink / Le Golem (extrait)
traduction Jean-Pierre Lefebvre