« Il n'y a pas de plus grand poète.
Il y a la poésie. »

Paul Fort (Canzone du vrai de vrai / Portraits sur le sable)

Je n’attends pas de la Nature


 

 

XXIII

 

Je n’attends pas de la Nature

Qu’elle ajoute à mon cœur fougueux

Par sa lumière et sa verdure,

Et pourtant le printemps m’émeut :

 

Ces mille petits paysages

Que forment les arbres légers

Gonflés d’un transparent feuillage

M’arrêtent et me font songer.

 

Je songe, et je vois que ton être,

Que je n’entourais que d’amour,

Me touche bien quand le pénètre

Le subit éclat des beaux jours !

 

Sous cet azur tu ne ressembles

Plus à toi seul, mais à mes vœux,

À ce grand cœur aventureux,

Aux voyages qu’on fait ensemble,

 

Aux villes où l’on est soudain

Rapprochés par le romanesque,

Où la tristesse et l’ennui presque

Exaltent le suave instinct.

 

— J’imagine que la musique,

La chaleur, la soif, les dangers,

Rendraient le plaisir frénétique

Dans la maison des étrangers !

 

Il ne serait pas nécessaire

Que tu comprisses ces besoins,

Tu pourrais languir et te taire,

Dans l’amour l’un seul a des soins.

 

Mais si je ne dois te connaître

Que dans un indolent séjour,

Loin des palais où les fenêtres

Montrent les palmiers dans les cours,

 

Loin de ces rives chaleureuses

Où, les nuits, les âmes rêvant

Prennent, dans l’ardeur amoureuse,

Les cieux constellés pour divan,

 

Si jamais, — bonheur de naguère,

Enfance ! attente ! volupté ! —

Nous ne goûtons la joie vulgaire

Et tendre, dans les soirs d’été,

 

De voir que flamboie et fait rage

La foire dans un petit bourg,

Et que le cirque et son tapage

Viennent s’immiscer dans l’amour,

 

Je me bornerai à ta vie,

Aux limites de tes souhaits,

Repoussant le dieu qui convie

À fuir la tendresse et la paix…

Anna de Noailles / Poème de l'amour - XXIII
Illustration : Ignacio Zuloaga y Zabaleta : Portrait de la comtesse Mathieu de Nailles, 1913