« Il n'y a pas de plus grand poète.
Il y a la poésie. »

Paul Fort (Canzone du vrai de vrai / Portraits sur le sable)

FORS L'HORREUR


    

 

 

     Peu de choses, peu d'êtres. Le silence est morne et mou, on n'entend même plus le tocsin de Saint-Tintouin de Padoue.

     Depuis de fort longs temps, les mauvaises nouvelles n'étaient plus quotidiennes, le Globe, la Terre, le Monde ne donnaient plus signe de vie.

     Le Transigeant et France-Noir ne paraissaient plus non plus, et soudain les voix d'Inter-Planétaire et celle de l'Horloge Alarmante se sont tues.

     Dans la poussière de ruines d'un quartier disparu, un crieur, un suppliant, un habakusha de Ménilmontant, manchot sans sébile et cul-de-jatte sans chariot, ses journaux entre les dents, avance par soubresauts.

     — Demandez l'Horreur ! Dernière heure ! Demandez le journal des derniers téléspectateurs ! Demandez l'Horreur !

     Des survivants, des sous-vivants lui arrachent ses papiers des dents et se traînent vers le grand écran panoramique tout bousillé d'incendies techniques mais d'où émergent parfois des bribes d'images fort belles, des paysages d'eau.

     Palinodique et naufragée, la voix d'un speaker les commente :

     — Nous vous parlons d'Oreaster, des bas-fonds de la jungle des mers, où les rebelles de toutes couleurs vivent comme poissons dans l'eau, oiseaux sur la branche ou, dans son champ, le laboureur.

     « Ce n'est plus le temps de l'escalade, ni des pays rasés à la minute, des villes escamotées au Nième de seconde.

     « c'est la descente dans les profondeurs, là où les hommes ne semblent plus être tout à fait des hommes mais déjà des Homophibies ou des Amphibies-hommes, pour être plus clair.

     « Mutants de la Mer Noire, des Sargasses, du Fromveur ou de la Baltique, ils se disent frères des Sizigies, camarades des marées, nés de terre et mer méconnues, et prétendent descendre de la plus haute atlantiquité.

     « Ce sont, en réalité, des sur-sous-développés, des sauvages, incapables d'apprécier les bienfaits de la Satellisation.

     « Évadés, pour la plupart, des camps d'électro-rééducation nationale, lors de la dernière conflagration terriphérique, ils ne respectent aucune des lois de la guerre nucléaire votées et promulguées au dernier congrès de la Satiété des Notions, à Marsilia, lors du grand festival de Saint-Mars en carême, sur les flots bleus et métalliques de la semble-mer Adriasynthétique.

     « A peinedébarqués, nos "marines"sont décimés par des scapophodes, médusés par des cnétophores, étouffés par des cérébratilus, traqués par les orphies au long bec, les calmars géants, les les tortues carnassières et les lièvres de mer.

     « Tous ces fauves de l'eau, les rebelles les ont dressés à courir les "marines", comme à la belle époque nous dressions nos bons chiens à courir le nègre.

     « Et nos plus belles unités submersibles sont taraudées, perforées, démantelées par les oursins foreurs, les crabes fouisseurs et les poissons-marteau excavateurs.

    «… Nous apprenons à l'instant que des cachalots porte-espadons, sur le grand quartier général, ont lancé leurs escadrillons.

     « Ici Oreaster, dernière heure.

     « L'amiral Nelson-Bayard-Courbett mortellement blessé !

     « Dernière heure ! Triste ironie du sort, c'était sur son horaire celle de sa relaxation et, lorsque la mort l'a frappé, il était tout bonnement plongé dans la lecture d'un vieux grimoire de science-crucifiction : "Guerre et Paix sur la Terre aux Hommes de bonne volonté."

     « Fort heureusement — et c'est hélas façon de parler — nous avons pu recueillir ses dernières paroles :

     « — Tout est perdu fors l'Horreur !

     « Cependant, contre mauvaise fortune, nous gardons bon courage et bon cœur, mais la lutte sera dure, à quoi bon le dissimuler !

     « L'ennemi est sans scrupules, sans foi ni loi, sans religiosité, et il n'a pas hésité à ourdir le plus méprisable mais le plus redoutable, bien que fort ancien, piège à hommes qui ait jamais été imaginé.

     « Dans les roches roses de Turbularia, les rebelles ont aménagé un immense "quartier réservé" où des sirène humaines, drapées d'herbes rouges et d'algues corallines, attirent nos "marines".

     « Ces "créatures", recapées de Harlem ou du Barrio-Chino, réfugiées d'Amsterdam, Hambourg, Sao Paulo, ou Saint-Denis du Macadam, à l'"Eldorado de la méduse" font la Grande Parade de l'Amour et, de plus en plus nombreux chaque jour, guidés par des noctuliques, ces lucioles des profondeurs, vers les grands bordels de la mer se ruent les déserteurs de l'Horreur…»

     … Mais, sur le grand écran délabré, un carré blanc rectangulaire vole en éclats triangulaires.

     Aveuglés, les derniers télévisionnaires, dans le crépuscule noir, à tâtons, sans nul mur à raser, regagnent leur demeure, leur trou creusé ça ou là, ou ailleurs.

Jacques Prévert / Fatras