« Il n'y a pas de plus grand poète.
Il y a la poésie. »

Paul Fort (Canzone du vrai de vrai / Portraits sur le sable)

Albertus (extraits)


 

 

… / …

 

CXVI

 

Les virtuoses font, sous leurs doigts secs et grêles,

Des Stardivarius grincer les chanterelles ;

La corde semble avoir une âme dans la voix.

Le tam-tam caverneux, comme un tonnerre gronde ;

Un lutin jovial, gonflant sa face ronde,

Sonne burlesquement de deux cors à la fois.

Celui-ci frappe un gril, et cet autre en goguettes

Prend pour tambour son ventre et deux os pour baguettes.

Quatre petits démons sous un archer de fer

Font rouler et mugir quatre basses géantes.

Un gras soprano tord ses mâchoires béantes,

            C'est un charivari d'enfer !

 

 

CXVII

 

Le concerto fini, les danses commencèrent.

— Les mains avec les mains en chaîne s'enlacèrent.

Dans le grand fauteuil noir le Diable se plaça

Et donna le signal. — Hurrah ! hurrah ! La ronde

Fouillant du pied le sol, hurlante et furibonde,

Comme un cheval sans frein au galop se lança.

— Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'étoiles,

Et la lune prenant deux nuages pour voiles,

Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit. —

L'eau s'arrêta troublée, et les échos eux-mêmes

Se turent, n'osant pas répéter les blasphèmes

            Qu'ils entendirent cette nuit !

 

 

CXVIII

 

On eût cru voir tourner et flamboyer dans l'ombre

Les signes monstrueux d'un zodiaque sombre ;

L'hippopotame lourd, Falstaff à quatre pieds.

Se dressait gauchement sur ses pattes massives

Et s'épanouissait en gambades lescives.

— Le cul-de-jatte, avec ses moignons estropiés,

Sautait comme un crapaud, et les boucs, plus ingambes,

Battaient des entrechats, faisaient des ronds de jambes.

— Une tête de mort à pattes de faucheux

Trottait par terre, ainsi qu'une araignée énorme.

Dans tous les coins grouillait quelque chose d'informe ;

            — Des vers rayaient le sol gâcheux. —

 

 

CXIX

 

La chevelure au vent, la joue en feu, les femmes

Tordaient leurs membres nus en postures infâmes ;

Arétin eût rougi. — Des baisers furieux

Marbraient les seins meurtris et les épaules blanches ;

Des doigts noirs et velus se crispaient sur les hanches :

On entendait un bruit de chocs luxurieux.

— Les prunelles jetaient des éclairs électriques,

Les bouches se fondaient en étreintes lubriques :

— C'étaient des rires fous, des cris, des râlements !

Non, Sodome jamais, jamais sa sœur immonde,

N'effrayèrent le ciel, ne souillèrent le monde

            De plus hideux accouplements.

 

 

CXX

 

Le Diable éternua. — Pour un nez fashionable

L'odeur de l'assemblée était insoutenable.

— Dieu vous bénisse, dit Albertus poliment.

— A peine eut-il lâché le saint nom que fantômes,

Sorcières et sorciers, monstres follets et gnomes,

Tout disparut en l'air comme un enchantement.

— Il sentit plein d'effroi des grilles acérées,

Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacérées ;

Il cria ; mais son cri ne fut point entendu…

Et des contadini le matin, près de Rome,

Sur la voie Appia trouvèrent un corps d'homme,

            Les reins cassés, le cou tordu.

 

 

CXXI

 

— Joyeux comme un enfant à la fin de son thème,

Me voici donc au bout de ce moral poëme !

En êtes-vous aussi content que moi, lecteur ?

En vain depuis deux mois, pour clore ce volume,

Mes doigts faisaient grincer et galoper la plume !

Le sujet paresseux marchait avec lenteur,

Se berçant à loisir sur leurs ailes vermeilles,

Les strophes se groupaient comme un essaim d'abeilles

Ou picoraient sans ordre aux sureaux du chemin,

— Les chiffres grossissaient. — La page sur la page

Se couchait moite encore, et moi, perdant courage,

            Je me disais toujours : — Demain !

 

 

CXXII

 

— Ce poëme homérique et sans égal au monde

Offre une allégorie admirable et profonde ;

Mais, — pour sucer la moelle il faut qu'on brise l'os,

Pour savourer l'odeur que l'on cache il faut tirer la gaze,

Lever, le bal fini, le masque aux dominos.

— J'aurais pu clairement expliquer quelque chose,

Clouer à chaque mot une savante glose; —

Je vous crois, cher lecteur, assez spirituel

Pour me comprendre. — Ainsi, bonsoir. — Fermez la porte,

Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte

            Un tome de Pantagruel.

Théophile Gautier / Albertus - extraits (exipit).