« Il n'y a pas de plus grand poète.
Il y a la poésie. »

Paul Fort (Canzone du vrai de vrai / Portraits sur le sable)

LE ROMAN DU LIÈVRE


 

 

I

 

... / …

 

Et voici qu’entre les angéliques apparaissait peu à peu une boule. C’était la bien-aimée qui s’avançait. Et Lièvre alla vers elle jusqu’à ce qu’il l’eut rejointe au centre du regain bleu. Leurs petits museaux se touchaient. Et, un instant, au milieu  des oseilles sauvages, ils se broutèrent des baisers. Ils jouèrent. Puis, lentement, côte à côte, ils s’en furent, guidés par la faim, vers une métairie prosternée dans l’ombre. Dans le misérable potager où ils pénétrèrent, les choux étaient croquants, les thyms amers. L’étable voisine respirait, et, sous la porte de sa loge, le cochon passa son groin mobile et renifla.

     Ainsi la nuit se passa à manger et à aimer. Peu à peu l’ombre remua sous l’aube. des taches apparurent au loin. Tout se mit à trembler. Un coq ridicule déchira le silence, perché sur le poulailler. Il avait un cri furieux. Il s’applaudissait avec ses moignons d’ailes.

     Lièvre et sa femelle se quittèrent au seuil de la haie d’épines et de roses. Un village de cristal, eût-on dit, émergeait du brouillard et, dans un champ, on distinguait les chiens affairés qui, balançant leurs queues roides comme des câbles, cherchaient à débrouiller, parmi les menthes et les pailles, les courbes idéales décrites par le couple charmant.

 

… / …

 

III

 

     Alors, un doute plus fort que tous les doutes qui avaient assailli jusqu’alors l’âme de Lièvre, la lui perça.

     Ce doute était un grain de plomb qui venait de pénétrer par la nuque dans la cervelle de l’Oreillard. Un voile de sang, plus beau que n’est l’Automne ardent, flotta dans ses yeux où se levaient les ombres éternelles. Il cria. Les doigts d’un chasseur le serraient à la gorge, l’étranglaient, l’étouffaient. Son cœur s’alentissait qui, jadis, battait comme au vent la pâle églantine éplorée à l’heure matinale où la haie caresse la douceur des agneaux. Un instant, dans le poing de son meurtrier, il demeura immobile, efflanqué, long comme la mort. Puis le vieux Patte-usée sursauta. Ses ongles se crispèrent en vain vers le sol qu’ils n’atteignaient plus, car l’homme ne lâchait pas. Lièvre finissait goutte à goutte.

     Soudain, il se hérissa, devint semblable aux chaumes de l’été où il se gîtait jadis auprès de sa sœur la caille et du coquelicot son frère ; semblable aussi à la terre argileuse où ses pieds de pauvre trempèrent ;  semblable aussi au pelage dont les Septembres revêtent la colline dont il avait pris la forme ; semblable à la bure de François ; semblable à l’ornière d’où il entendait sonner comme des angélus les meutes aux oreilles pendantes ; semblable à la roche aride qui est l’amour du serpolet ; semblable, par son regard, où maintenant flottait une buée d’azur nocturne, à la pelouse bénie où l’attendait le cœur de son amie au cœur des oseilles sauvages ; semblable, par les larmes qu’il pleurait, à la fontaine séraphique auprès de laquelle s’asseyait le vieux pêcheur d’anguilles réparant ses cordeaux ; semblable à la vie, semblable à la mort ; semblable à lui-même ; semblable à son Paradis.

Francis Jammes / Le roman du lièvre (1903) / extraits publiés dans Francis Jammes - poètes d’aujourd’hui N°20, par Robert Mallet chez Seghers Éditeur
Illustration : Francis Jammes, portrait par Jean Veber.