« Il n'y a pas de plus grand poète.
Il y a la poésie. »

Paul Fort (Canzone du vrai de vrai / Portraits sur le sable)

Le rêve de Pedro Henríquez Ureña



 

    Le rêve que fit Pedro Henríquez Ureña à l’aube d’un certain jour de 1946 avait ceci de curieux qu’il ne ne se composait pas d’images mais de paroles. La voix qui les prononçait posément n’était pas la sienne mais ressemblait à la sienne. Le ton, malgré les possibilités pathétiques du thème, était impersonnel et ordinaire. Pendant ce rêve, qui fut bref, Pedro savait qu’il dormait dans sa chambre et que sa femme était à ses côtés. Dans l’ombre, le rêve lui dit :

    Il y a quelques nuits, à un coin de la rue Cordoba, Borges et toi vous avez discuté l’invocation de L’Anonyme sévillan O mort, viens te faire entendre / Comme tu viens quelquefois dans la flèche. Vous avez soupçonné le passage d’être l’écho délibéré de quelque texte latin, de tels transferts ne contrariant pas les usages de leur époque : époque tout à fait étrangère à notre actuelle conception du plagiat, où sans doute la littérature a moins de part que le commerce. Ce que vous n’avez pas soupçonné, ce que vous ne pouviez pas soupçonner, c’était que le dialogue état prophétique. Dans quelques heures, tu hâteras le pas sur le dernier quai de Constitución pour aller faire ta classe à l’Université de La Plata. Monté dans le train, tu mettras ta serviette dans le filet et tu t’assoiras à ta place, près de la fenêtre. Quelqu’un, dont je ne sais pas le nom mais dont je vois le visage, t’adressera quelques mots. Tu n’y répondras pas, parce que tu seras mort. Ce matin-là tu auras pris congé comme toujours de ta femme et de tes filles. Tu ne te souviendras pas de ce rêve parce que ton oubli est nécessaire pour que les faits s’accomplissent.

Jorge Luis Borges / L’Or des Tigres.
L’Anonyme sévillan : Il s’agirait de Cristóbal De Mena. « Ce partisan d'Almagro, hostile au clan Pizarro, publia en 1534 à Séville une chronique de la conquête du Pérou fort acerbe à l'égard du cousin de Cortés. Il eut la prudence de l'éditer sous le couvert de l'anonymat et ne fut pas inquiété. Il devait rester L'Anonyme sévillan de 1534 »... jusqu'en 1937 où sa véritable identité fut percée et rendue publique ! » (extrait de Cortès et son double de Christian Duverger).