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Par chemins 

un jour de mai

je m’en allais

 

Vingt kilos sur le dos

j’ai salué vos maisons

en respirant l’herbe coupée

pour suivre mon idée

 

Les pieds en feu

la gorge asséchée

j’ai marché dans l’ombre

à l’orée de mes rêves

 

Où te perds-tu pèlerin

questionnaient les nuages

grotesques et fantasques 

dans la rémanence du ciel 

 

Je descends les marches du temps

Voilà tout — et tout au long

des routes au bord des vignes

des bois des champs et des marais

en silence je me laisse aller

 

Par chemins 

un jour de mai

je m’en étais allé

 

Vingt kilos sur le dos

ma sueur soignant mon âme

mon sac portait tout un printemps

en offrande aux genêts

sur les coteaux de Gironde

où au fond des fossés

gisaient des chats écrasés

papiers gras — détritus 

et bribes de mots

dans la langue perdue

des troubadours

 

Saint-André-de-Cubzac /

Saint-Romain-la-Virvée /

Villegouge / Galgon /

Saint-Denis-de-Pile / Lussac /

Saint-Cibard /

Villefranche-de-Lonchat /

Saint-Martin-de-Gurson /

Montfaucon…

 

Il fallait chanter les noms

de ces bourgs de ces villages

s’asseoir au pied des églises

s’allonger sous les tilleuls

traverser les enclos 

emmurés de pierres brûlantes

pour goûter au sang séché

des odes anciennes

 

La nuit mes bivouacs secrets

et sauvages étaient peuplés 

de fantômes ahuris déclamant

dans des cliquetis macabres

les arcanes de vagues amours 

pendus aux créneaux des hautes tours

 

La chouette m’épiait

Le cerf m’engueulait

sa harangue dans le mystère des bois

sonnait comme les cuivres

d’un jazz-band démoniaque

 

Médiévales errances

chevauchées en dormant

sur des chevaux de pur néant

j’étais alors frère d’ivresse

de Jaufré — de Guillaume

j’étais bateleur à la cour d’Aliénor

ciseleur de débauches

pourfendeur d’un vil progrès

quémandeur de rimes bâtardes

 

Alors marchons

qu’un soc impudique 

laboure tes flancs

femelle Terre à tout asservie

Malgré tes vergers empoisonnés

malgré tes champs empesticidés

j’aime les rides de tes collines

les longues cicatrices de tes vallées

les arcades assoupies des ponts

sur les pleurs indolents de tes rivières

 

Alors marchons

d’une aube à l’autre

et de l’autre à l’une cheminons

 

Par chemins 

un jour de mai

je m’en suis allé

 

Le pont de fer sur la Dordogne

tressaute au rythme de mon bâton

Hier j’ai dormi contre une simple haie

qui me séparait d’un camp 

de romanichels déboussolés

Parmi les poubelles

tout le monde gueulait

les hommes

les femmes les gamins

la musique à fond

claquements de portières

hurlements des chiens

démarrages en trombe

coups de fusil en l’air

Ceux-là avaient la rage

d’une vie de ferraille

ou de je-ne-sais-quoi

mais ils n’ont jamais su

ma présence

 

Au petit matin

je suis parti sans bruit

les caravanes dormaient 

un héron surgissant du fossé

fila vers l’horizon apaisé

 

Les jours passaient

le soleil cognait

et sur le chemin 

des traîne-galoche

péniblement

j’avançais

 

à Cancon je rencontrais 

Gaby de Beauregard

un ancien pèlerin

au visage de prophète

Il m’invita à partager son repas

dans son heureuse maison 

et accrocha une coquille

à mon sac en forme

de bénédiction

 

J’atteignis bientôt le Lot 

et l’écluse de Lustrac

Autrefois en gascon

pour Lot on disait Olt ou Out

ça vient du dieu romain Ollodio

un des nombreux avatars de Mars

 

Sous cette tutelle guerrière

s’alanguit aujourd’hui   

un puissant et paisible ruban

de bronze ocré où 

l’esprit dérive et se libère

 

Toujours le pas traînant 

j’ai longé les petites routes

départementales

les chemins vicinaux

Je faisais haltes et campements

près d’une chapelle en ruine 

une scierie — une briqueterie

une futaie — un jardin

une aire de sport communale

 

Le sanglier me fuyait

le renard m’espionnait

et les chiens aboyaient

 

À Montaigu-de-Quercy

j’ai désespérément cherché du tabac

mais le pain avait le goût 

de mes escapades d’enfant

 

 

…/…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Dom Corrieras / Par Chemins I (incipit) - in REVU la revue N°4-5 :
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