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      Le ciel était bleu, sans le moindre nuage, l'air chaud, d'une clarté lumineuse. Les jours précédents avaient été frais pour la saison mais aujourd'hui, c'était le genre de journée dont on rêve pendant tout un été chaud et humide passé dans des rames de métro étouf­fantes, sur des trottoirs surchauffés et dans des locaux mal climatisés. Et c'était dimanche. Il allait pouvoir rester chez lui sans rien faire, lire le Times et, plus tard, regarder le match des Jets à la télé. Oui, une journée vraiment merveilleuse. Et plutôt rare à New York. On n'a pas tellement de journées comme celle­ ci, où l'air est si clair et si propre qu'on a l'impression de pouvoir le caresser entre ses doigts. Il respira profondément en quittant le kiosque à journaux, son exemplaire du Times à la main,et il s'arrêta quelques instants pour contempler le ciel et jouir du calme reposant de cette matinée, songeant aux heures d'oi­siveté qui l'attendaient.

     Il jeta un coup d'œil au journal et sourit, s'ima­ginant déjà dans leur petit jardin en train de parcou­rir les nombreuses et volumineuses rubriques, par­ticulièrement impatient de se plonger dans les pages sportives maintenant que la saison de football avait repris. Et une bière bien fraîche de temps en temps ne pourrait pas lui faire de mal. Il respira profon­dément de nouveau et sourit en regardant de part et d'autre de la rue bordée d'arbres. Ça lui ferait du bien de se détendre après la semaine harassante qu'il venait de passer. Ce foutu dossier Goodwin rendrait n'importe qui complètement dingue. Mais il n'allait pas y penser maintenant. Pas par une journée comme celle-ci. C'était un coup à attraper un ulcère. Non, il allait se détendre, se la couler douce; il serait bien temps d'y penser demain. Lundi matin viendrait bien assez tôt. Comme toujours.

     Nous pourrions peut-être faire une balade en voiture. La campagne doit être belle avec ses arbres aux couleurs changeantes et les fleurs automnales qui commencent à apparaître. Je parie que ça doit être superbe dans le Connecticut, et nous pourrions nous arrêter dans un bon restaurant pour déjeuner. Je suis sûr que cela plairait à Ethel. Une occasion pour elle de sortir de sa cuisine, et Suzie aime bien se promener en voiture — le Times lui battait la cuisse tandis qu'il marchait — mais ces foutues routes vont être pleines de conducteurs du dimanche et nous allons nous retrouver dans des bouchons à n'en plus finir. Non, je crois qu'il serait préférable de ne plus y songer et de passer une journée tranquille à la maison. En fait, le dimanche était une journée à passer chez soi, en famille, et il ne voulait pas manquer le match des Jets. Ethel ne verrait pas d'inconvénients à être une femme délaissée pour le football.

     Quand il arriva chez lui, sa femme finissait la vaisselle du petit déjeuner. Il la prit par la taille et l'embrassa sur la joue. C'est une belle journée.

      Oui, j'ai vu. j'ai fait un tour dans le jardin il n'y a pas longtemps. Ça donne envie de faire quelque chose, ou d'aller quelque part.

     Ouais, tu as raison, mais ça me donne surtout envie de m'installer dans le jardin avec le Times et une bière. Après tout, je dois me sentir dispos si je veux faire du bon travail au bureau. Il adressa un nouveau sourire à sa femme, l'embrassa une seconde fois, puis  il posa le journal sur la table et prit une boîte de bière dans le réfrigérateur. Où est Suzie? Dans sa chambre.

     Oh, elle fait tellement peu de bruit que je la croyais au jardin.

     Non, elle fait ses coloriages. Ethel s'essuya les mains et remit le torchon en place. Tu sais, Harry, ce serait peut-être une bonne idée d'emmener Suzie au parc tout â l'heure. Pendant que je prépare le déjeuner, tu pourrais peut-être l'emmener au terrain de jeux.

     Oh, je ne sais pas ma chérie. J'avais l'intention de ne rien faire aujourd'hui. j'ai beaucoup travaillé la semaine dernière, et j'ai une rude semaine en pers­pective.

     Je sais, mon chéri, mais cela lui ferait tellement plaisir.

     Eh bien, nous verrons.

     Il se dirigeait vers le jardin quand Suzie sortit de sa chambre. Nous allons au parc, papa?

     Plus tard, peut-être, mon poussin-en lui cares­sant les cheveux.

     Sur les balançoires?

     Nous verrons, ma chérie. Plus tard, peut-être. Pour l'instant, papa a quelque chose à faire — sans cesser de lui caresser les cheveux — nous verrons tout à l'heure. Suzie le contempla quelques instants, puis regagna sa chambre.

     Harry sortit dans le jardin, plaça sa· chaise de telle façon qu'elle fût au soleil, et se mit à lire son journal. Emmener Suzie au terrain de jeux n'était pas une question de vie ou de mort. Elle avait bien paru un peu déçue, mais c'était sans importance. Et ce foutu dossier Goodwin. De toute façon, il est encore trop tôt. Il serait toujours temps de l'emmener plus tard, après avoir lu une partie de son journal et s'être détendu un moment. Ils auraient tout le temps d'aller au parc avant le déjeuner. Il ne s'occupait pas beau­coup d'elle et, ces derniers temps, quand  il rentrait à la maison, elle était sur le point d'aller se coucher. Bien, ce n'était pas sa faute, mais quand même… Quand l'avait-il emmenée au parc pour la dernière fois? Oh, après tout, ce n'est pas vraiment à moi de le faire. Harry reprit sa lecture, percevant des bruits de conversation indistincts en provenance de la mai­son.

     De temps à autre, il regardait le ciel et respirait profondément. Il parcourut la rubrique « nouvelles de la semaine », remarquant au passage quelques manchettes, ne manquant aucun des dessins humoristiques consacrés à la vie politique, lisant les légendes qui les accompagnaient. Harry feuilleta lentement la rubrique « Théâtre » et décida de garder la partie magazine et livres pour après le déjeuner; il la lirait avant de regarder le match. Gardant les pages spor­tives sur ses genoux, il posa le reste du journal par terre, puis il étendit les jambes et s'installa confor­tablement dans son fauteuil.

     Le soleil chauffait le visage de Harry Swanson, s'élevant lentement dans le ciel, passant de sa droite vers sa gauche. Il finit sa bière, puis songea un instant à aller en chercher une autre, mais il poursuivit sa lecture, et l'idée lui passa petit à petit. Après avoir lu le compte rendu de tous les matches, il feuilleta les pages restantes, puis il laissa le journal lui glisser des mains et fuma une dernière cigarette avant de rentrer dans la maison.

     Il jeta le journal sur le canapé, étira les bras au· dessus de sa tête à plusieurs reprises tout en se balançant d'avant en arrière sur la plante des pieds. Sacré bon sang, quelle belle journée. Il fait un temps superbe, Ethel, tu devrais sortir pour en  profiter et remettre à plus tard  ce que tu es en train de faire.

     Je vais le faire, dans quelques minutes, dès que j'aurai mis le rôti au four.

     Suzie fait toujours ses coloriages?

     Je ne sais pas. Je suppose que oui. Elle est bien sage, et à cheval donné on ne regarde pas les dents, comme dit le proverbe.

     Harry pouffa. Je vois ce que tu veux dire. Il mit les mains dans  ses poches et se balança d'avant en arrière. Je pensais que je pourrais peut-être l’em­mener au parc avant le déjeuner. Tu en as encore pour une ou deux heures, n'est-ce pas?

     Voilà une excellente idée. Soyez de retour vers deux heures trente ou, disons, deux heures pour avoir de la marge.

     D'accord. Tu veux bien la préparer?

     Suzie avait appris à sauter à la corde, et de temps en temps, elle sautait en marchant, tirant sur le bras de Harry. Il lui demanda à plusieurs reprises de ces­ser, allant  même jusqu'à la tirer violemment par le  bras pour donner plus de  poids à sa requête, mais elle ne pouvait s'empêcher d'utiliser son nouveau jouet, et Harry finit par lui lâcher la main en lui demandant de  l'attendre pour traverser les rues. Quand ils arrivèrent au  parc, Suzie se mit à courir on direction du terrain de jeux, mais Harry l'arrêta. Attends un instant, ma chérie, papa doit d'abord  aller là-bas voir quelque chose.

     Quelques centaines de spectateurs regardaient un match de football et Harry, tenant Suzie par la main, longea rapidement le petit côté du terrain pour aller se poster à côté de la ligne de touche en poussant Suzie devant lui. Entre deux phases de jeu, il questionna ses voisins pour savoir quel était le score, où la partie en était, et comment le match se déroulait.

     Harry fut immédiatement pris par le match et dit impatiemment à Suzie qui le tirait par la manche d'attendre encore un instant, juste quelques minutes.

     Les balançoires, papa, je veux faire de la balançoire — et elle s'agitait et se tortillait au milieu des nom­breuses jambes qui l'entouraient et se déplaçaient pour suivre la progression des joueurs.

     Harry finit par s'apercevoir de l'irritabilité de Suzie, et il la prit dans ses bras et la tint de sorte que sa tête fût à la même hauteur que la sienne.

     Voilà, ma chérie. Ça va mieux comme ça? Mon nez me démange.

     Eh bien, gratte-le, mon poussin.

     On va faire de la balançoire maintenant? Encore quelques minutes, et ils s'arrêteront de jouer, alors, nous irons. Je te le promets.

     Harry continua à suivre le déroulement du match, poussant des oh et des ah en même temps que les autres, et hurlant, bien entendu, des conseils; et Suzie continuait à vouloir aller aux balançoires, et l'ennui la faisait se trémousser de plus belle, et Harry que son insistance irritait de plus en plus lui disait de cesser, et une fois ou deux, il lui pinça la cuisse pour qu'elle comprenne mieux.

     A la fin de la première mi-temps, Harry serait volontiers resté pour parler du match avec les autres spectateurs, mais Suzie s'agitait tellement qu'il comprit que rien ne la calmerait, et il s’éloigna de la foule et posa Suzie par terre. D'accord, d'accord, allons au terrain de jeux. T'es contente maintenant? exaspéré­ et profondément frustré. Elle partit en trottinant, incapable de penser à autre chose qu'au plaisir de monter sur les balançoires, le toboggan et la bascule, Harry la suivant de près, tournant parfois la tête en direction du terrain de football. Suzie était suspendue à une balançoire quand Harry la rattrapa. Allons, fais attention. Tu vas te faire mal comme ça. Il la prit dans ses bras, l'installa sur la balançoire et lui dit de bien se tenir à l'arceau de sécurité placé devant elle. Il poussa la balançoire  et Suzie, folle de joie, se mit à agiter  les jambes, et Harry lui dit tout d'abord de cesser de donner des coups de pied et  de se tenir tranquille, mais au bout de quelques minutes, enten­dant les rires de sa fille et le silence qui régnait sur le terrain de football, il se détendit et continua à pousser jusqu'à ce que Suzie criât subitement, tobog­gan.

     Il leva les bras, prêt à la rattraper, tandis qu'elle gravissait les échelons un par un, puis il alla l'attendre en bas du toboggan, mais elle secoua vigoureusement la tête, non, et il la laissa descendre toute seule, prêt à la rattraper tandis qu'elle montait de nouveau à l'échelle, et il attendit qu'elle  revienne en courant après avoir glissé jusqu'en bas. Le toboggan semblait être une intarissable source de rires.

     Bientôt, les bruits  en provenance du terrain de football manifestèrent clairement que la seconde mi-temps venait de commencer. Harry continua à sur­veiller sa fille tandis qu'elle montait àl'échelle, mais il tenait de moins en moins en place. Puis une clameur plus forte que les autres et des mouvements de foule indiquèrent que l'une des équipes avait marqué. Un essai probablement, à en juger par les cris poussés par la foule. Suzie revenait vers l'échelle en sautant à la corde quand Harry la saisit par les bras et la fit virevolter à  plusieurs reprises, et elle se mit à rire joyeusement. Lorsqu'il la reposa par  terre, il s'age­nouilla près d'elle, Tu t'es bien amusée, ma chérie?

     Suzie hocha vigoureusement la tête. Mets-moi sur la bascule maintenant, papa.

     J’ai bien peur que nous n'en ayons pas le temps, ma chérie. Nous allons devoir rentrer à la maison.

     Nous avons le temps. Il n'est pas encore l'heure de manger — à l'entendre, on aurait dit qu'elle savait que le déjeuner ne serait pas prêt avant une heure environ.

     Eh bien, non, pas tout à fait, mais papa voulait regarder le match de football quelques minutes encore avant de rentrer.

     Oh, j'aime. pas ça. Je veux plus regarder le foot — une moue crispa son visage — nous sommes ici que depuis quelques minutes. Je veux rester ici — elle avait des sanglots dans la voix.

     Ah, s'il te plaît, mon poussin. Tiens, je vais te dire. Je te porterai sur mon dos pour rentrer. Qu'en dis-tu? 

     On pourrait rester ici, et tu pourrais me porter sur ton dos. Tu avais dit qu'on irait au terrain de jeux. T'avais dit — elle baissa la tête, continuant faire la moue, de plus en plus proche des larmes.

     Écoute, voilà ce que je te propose : que dirais-tu d'une belle surprise après le déjeuner?

     Quelle s'prise?

     Ah, je ne peux pas te le dire. Sinon, ce ne serait plus une surprise.

     Elle leva les yeux vers lui pendant un instant sans cesser de faire la moue, C'est bien vrai, une s'prise?

     Juré — il se sentit rougir — Je ne pourrais pas mentir à ma petite fille.

     Alors, encore une descente.

     D'accord — se levant et l'accompagnant au bas de l'échelle. Quand elle arriva en bas du toboggan, Harry s'agenouilla, et sa fille monta sur son dos, Il lui dit de se tenir à son cou, mais pas trop fort, pour ne pas l'étrangler.

     Il se dirigea rapidement vers le terrain de foot­ ball, tenant sa fille par les jambes, puis il se mit à trottiner tandis que Suzie l'encourageait de la voix, hue, hue donc, jouissant du vent qui lui fouettait le visage, sa joue tout contre la joue de son papa, appré­ciant de ne pas avoir à basculer la tête en arrière pour voir les gens et de pouvoir en regarder bon nombre de haut.

     Harry regagna rapidement l'endroit où il se trou­vait auparavant et apprit par ses voisins que les deux équipes étaient à égalité. Il se passionna immédiate­ment pour le match; l'une des équipes remettait en jeu dans ses seize mètres après avoir touché dans son en-but, et l'arrière progressa de douze mètres. Après quoi, le quarterback accentua la progression de son équipe par une série de feintes et d'actions qui mirent la défense adverse dans le vent, et grâce à deux passes adressées aux bons moments.

     Sa fille semblait satisfaite de sa nouvelle position, d'autant plus que son papa se déplaçait suffisamment souvent pour qu'elle s'intéressât à ce qui se passait autour d'elle. Pendant quelques minutes. Puis l'at­trait de la nouveauté s'estompa, à l'instant même où les défenseurs récupéraient le ballon dans leurs seize mètres à la suite d'une maladresse des attaquants qui, jusqu’alors, avaient fait un festival.

     J’veux retourner aux balançoires, papa — en lui tapant sur la tête.

     Je t'ai dit, pas maintenant, Suzie — Quel crétin. Encore quelques mètres et ils marquaient un essai.

     Suzie trépignait sur le dos de son père en répétant , Encore, s'il te plaît — et elle tirait sur le cou de Harry.

     Pas maintenant, et arrête ça. Tu fais mal à papa — Voyons un peu ce que l'autre quarterback sait faire.

     S'il parvient à les sortir de là — Je t'ai dit d'arrêter, en se tournant vers Suzie. Tu veux descendre?

     Non. Elle continua à trépigner mais cessa de tirer sur le cou de son père. j'veux faire de la balançoire, t'avais dit, elle parlait lentement en faisant la moue. J’en ai presque pas fait.

     Un temps mort fut demandé, et Harry s'age­nouilla, et sa fille se laissa glisser par terre, et il prit ses mains dans les siennes et lui parla doucement, mais fermement, en proie à une irritation croissante. Je t'ai dit que, si tu étais gentille, je te ferai une surprise après le déjeuner. Nous devons rentrer à la maison très bientôt — jetant un coup d'œil à sa montre — et nous n'avons pas le temps de retourner au terrain de jeux. Maintenant, sois gentille, et laisse papa tran­quille pendant quelques minutes, et je te porterai sur mon dos, et je te ferai une belle surprise après le déjeuner. 

     D'accord?

     Quelle s'prise, papa?

     Tu le sauras après le déjeuner — fin de temps mort — maintenant, monte sur le dos de papa, et tiens­ toi tranquille. Harry se leva, sa fille sur les épaules, et il se dit qu'il avait le temps de regarder la prochaine série de tenus avant de rentrer, peut-être même la suite du match si ce type ne parvenait pas  à faire gagner du terrain à son équipe. Sa fille se tint tran­quille pendant quelques minutes, puis elle se mit à sautiller et à jacasser et à poser des questions, voulant savoir ce qu'ils faisaient, pourquoi ils couraient après le garçon et quand ils retourneraient aux balançoires... et Harry lui répondait par monosyllabes en longeant la ligne de touche, suivant les déplacements des joueurs, répétant à Suzie de ne pas l'étrangler, ses jérémiades augmentant son irritation. Puis Suzie se mit à chantonner en agitant la tête d'avant en arrière, sans cesser de sautiller,  et Harry se mit en colère, et il serra les jambes de sa fille très fort et lui hurla d'arrêter, et elle tomba en avant, sa tête heur­tant celle de son père, et elle resta totalement immo­bile pendant une seconde, abasourdie par le choc et par le ton de Harry, puis elle se mit à gémir, et Harry refoula sa colère, et il s'agenouilla, et il lui frotta la tête et lui dit de ne pas pleurer. Elle continuait à geindre doucement, demandant à retourner aux balançoires, quand le quarterback adressa une passe parfaite à son arrière, lequel alla à l'essai. Harry décida de rentrer car il était un peu plus de deux heures.

     Quand ils se retrouvèrent loin de la foule, Harry essuya le visage de Suzie avec son mouchoir. Nous ne voulons pas que maman voie que nous avons pleuré, n'est-ce pas?

     On rentre maintenant, papa? Oui, ma chérie.

     On fait un tour de balançoires avant?

     Non.

     S'il te plaît. j'en ai presque pas fait.

     Non, il est trop tard — la tristesse dans la voix de sa fille provoqua chez lui une réaction de colère — le déjeuner est prêt maintenant.           Il s'arrêta et inspira profondément, se demandant comment sa femme allait prendre les lamentations de Suzie. Il sourit.

     Mais n'oublie pas que j'ai promis de te porter sur mon dos jusqu'à la maison. D'accord?

     Et aussi une s'prise.

     Je n'oublierai pas. Tu auras ta surprise. Allez, maintenant, grimpe, et rentrons à la maison.

     Harry fit semblant d'être un cheval et réagit aux hue donc de sa fille, et grâce à ce jeu et quelques chatouillements, Suzie riait quand ils entrèrent en trombe dans la maison.

     Hé bien, bande de vagabonds, il est temps que vous rentriez  à la maison — prenant sa fille sur le dos de Harry et l'embrassant avant de la poser par terre — encore quelques minutes, et vous auriez mangé un morceau de charbon en guise de rôti.

     Hummmmmm, ça sent bon. Eh bien, nous ferions bien d'aller nous rafraîchir un peu. Viens, ma chérie, allons nous laver les mains et le visage.

     Ethel mit la table pendant qu'ils faisaient un brin de toilette, et quand ils revinrent dans la cuisine, la pièce était pleine d'odeurs appétissantes, la table était mise, et Je rôti attendait que Harry veuille bien Je découper.

     Pendant qu'il s'y employait, Ethel installa Suzie sur sa chaise et lui demanda de lui raconter ce qu'elle avait fait au parc. Y avait il d’autres petits enfants ?

     Naan. Nous avons regardé un match. j'étais sur le dos de papa.

     Un match? Tu ne l'as pas emmenée au terrain de jeux, Harry?

     Mais si, bien sûr que si. Nous nous sommes sim­plement arrêtés en rentrant pour regarder un match de football. Je ne sais même pas quelles étaient les équipes en présence.

     Oh, Harry, toi et ton football. Tu n'en vois pas assez à la télé?

     Nous ne sommes restés qu'un instant. Tiens, passe moi ton assiette. Voici une belle tranche pour toi.

     Et papa va me faire une s'prise.

     Qu'est-ce que c'est que cette histoire de surprise?

     J’ai pensé que nous pourrions manger de la G.L.A.C.E. au dessert. Tu sais...

     Pasque j'ai été gentille pendant le match, hein papa?

     Très gentille — plaçant son assiette devant elle — et maintenant tu vas tout manger comme une bonne petite fille. 

     Qu'est-ce que c'est la s'prise, papa?

     Je te l'ai déjà répété dix fois, après le déjeuner. 

     Calme-toi, Harry.

     Depuis que j'ai parlé d'une surprise, elle n'arrête pas de m'embêter avec ça.

     Eh bien, n'en parlons plus et mangeons.

     Ethel et Harry se mirent à savourer leur déjeuner dominical, mais Suzie jouait avec le contenu de son assiette. J’veux ma s'prise.

     Maintenant, écoute-moi bien, ma petite fille...

     Harry, ne te mets pas en colère.

     Mais j'entends ça depuis des heures — Suzie avait baissé la tête; elle regardait et écoutait...

     Mais te mettre dans un tel état ne sert à rien.

     Tu vas gâcher notre déjeuner. Détends-toi, chéri. Je vais m'occuper de Suzie. Allez, sois gentille et mange. Ethel fit des petits tas de nourriture dans l'assiette de Suzie et lui dit de commencer à manger.

     Suzie se mit à bouder. J’ai été gentille.

     Écoute ta maman — jetant un coup d'œil à Harry et voyant que son visage s'empourprait — et mange. Si tu ne manges pas comme une gentille petite fille, non seulement tu n'auras pas de surprise, mais papa ne t'emmènera plus au parc. Tu n'aimerais pas cela, u'est-ce pas?

     Suzie joua avec sa nourriture pendant quelques minutes, puis elle se mit à geindre tout doucement, et des larmes coulèrent sur ses joues. Ethel tendit le bras au-dessus de la table et essuya son visage avec sa serviette. Voyons, tu n'as pas de raison de pleurer, ma chérie, personne ne te gronde. Je ne comprends pas pourquoi tu es si bouleversée. Fais plaisir à maman, cesse de pleurer. Nous voulons seulement que tu manges ton déjeuner. Ethel se tourna vers Harry. Que s’est-il passé au parc, Harry? Je ne l'ai jamais vue dans un tel état. Harry lui lança un regard furibond, sans desserrer les lèvres.

     Suzie continua à geindre doucement et un sanglot la fit tressaillir.

     Gentille, j'veux ma s'prise.

     Harry posa brutalement sa fourchette sur la table et se leva d'un bond. 

     Nom de Dieu, tu vas l'avoir ta surprise — il tendit la main vers l'assiette de Suzie, prit une poignée de purée couverte de jus de viande et la lui écrasa sur la tête — Tiens, la voilà ta surprise!

     Ethel et Suzie regardèrent Harry, bouche bée, la purée et la sauce dégoulinant sur le visage de Suzie, puis elle se mit à sangloter. Vas-y, vas-y, pleure, ça te passera! Ethel serrait Suzie dans ses bras tout en regardant la purée et le jus qui coulaient entre les doigts de Harry.




























 


Hubert Selby Jr. / Chanson de la neige silencieuse