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Musiciens de triqueniques,

Enchifarnés et pulmoniques,

Rengainez vos rauques accords :

C’est trop présumer de vos belle gammes

De prétendre ravir vos corps

Et ne pouvoir ravir nos âmes.

 

À quoi bon tout ce tintamarre

Et ce charivari barbare ?

Vit-on jamais dessous les cieux

Des extravagances pareilles ?

Vous assassinez nos oreilles,

Et vous voulez plaire à nos yeux.

 

Nous n’aimons pas ces viandes creuses

Ni vos grimaces maupiteuses ;

C’est toujours la même chanson.

Nous ne sommes point filles de paroles,

Et si nous aimons quelque son,

Ce n’est que celui des pistoles.

 

Soyez donc à vos consciences,

Car, enfin, avec vos nuances

Vous n’arriverez point au but,

Et n’ouvrirez jamais nos portes

Si vos clefs ne sont d’autres sortes

Que celles de fa, ré, sol, ut.

 

Ce n’est pas que vos guitarades,

Lutrades et violonades

Ne soient belles, sans vous flatter.

Nous savons bien ce que vous savez faire :

Mais, enfin, l’art de bien chanter

N’est pas celui de nous bien plaire.

 

Si vous voulez que nos estimes

Consolent vos vœux légitimes

De quelque entretien obligeant,

Rencontre mieux notre génie,

Et, vantant moins votre harmonie,

Faites mieux valoir votre argent.

 

Je veux que la lyre d’Orphée

Soit divinement échauffé

Quand vous la faites résonner ;

Néanmoins ici, mes chers camarades,

Pour nous plaire, il nous faut donner

Autre chose que des aubades.

 

Cupidon s’attache au solide :

Si votre musique insipide

En ces lieux avait quelque cours,

Nous la prendrions avec joie ;

Mais c’est de la fausse monnaie

Dans le royaume des Amours.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


























 


Claude Le Petit / L’École de l’Intérêt