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Il nous faut pour cette place un homme de quarante ans.

Un qui ait eu dans sa vie son petit roman.

Et souffre depuis lors d ‘indigestion chronique.

Quelqu’un dont les souvenirs soient suffisamment refroidis

     [pour résister avec succès aux séductions de l’évasion.

Pour qui une montagne

    n’apparaisse plus confusément comme un idéal

    à escalader et d’où dévaler,

    mais soit quelque chose en véritable pierre

    tout hérissé d’une foule d’arêtes

    où on se rabote le tibia et où on se casse le cou.

Pour qui un lac ou un fleuve

    ou toute autre masse d’eau

    ne soit plus un prétexte à y rechercher son image,

    mais un endroit où on peut facilement se noyer

    quand on n’a plus tout à fait les muscles qu’on avait.

Qui en est arrivé

    à cette ultime désillusion :

    ne pas pouvoir distinguer

    les traits respectifs, les silhouettes, et que sais-je encore

    de ses Jeannettes et Jeannetons de jadis,

    et qui, s’il le pouvait, ne s’en soucierait plus,

    consacrant le reste de ses jours à son bureau

    où registres et livres de caisse s’empilent jusqu’au ciel.

Cet homme-là, nous serions sûrs qu’il resterait.

C’est un homme comme cela qu’il nous faut pour cette place.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
























 


Alfred Kreymborg / Selected Poems