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A la belle Philis,

Fleur.

 

 

 

Quand d'un saint désir transporté

Je fus hier à la Charité,

D'un estrangc accident mon ardeur fut suivie :

Car par un mal-heureux et favorable sort,

Le jour que le grand Pan reprit sa belle vie,

Pensa bien contre mon envie

Devenir celuy de ma mort.

 

Sur mon âme, peu s'en fallut

Que la perte de mon salut

Ne fit un jour de deüil de ce jour d’allegresse :

Mais si cette disgrâce alors avoit eu lieu.

J'aurois pû me vanter et publier sans cesse,

D'estre mort pour une Deesse,

Dans la garde-rohe d'un Dieu.

 

Lors que la force mc faillit,

Je voulus demander un lit

Aux Pères dont l'habit est different du nostre :

Mais quand leur charité m'eut comblé de bienfaits,

J'aurais beau me coucher dedans le lit d'un autre,

A moins que d'estre dans le vostre,

Je n'en relèveray jamais.

 

Voyez en quel estat m'ont mis

Vos beaux yeux, ces chers ennemis,

Reparez leurs rigueurs par vos soins charitables,

Prenez autant d'amour comme on en a pour eux,

Poussez en ma faveur quelques voeux favorables,

Et parmy tant de miserables

Je seray le seul bien-heureux .

 

Je règle mon ambition

Aussi bien que ma passion,

Et sans vous appauvrir pour cesser de pretendre :

Adorable Philis, vous pouvez beaucoup mieux,

Nous donner d'un seul mot plus qu'on ne vous peut prendre,

Et vostre bouche me peut rendre

Ce que m'ont derobé vos yeux.

 

Si mon coeur garde le secret,

J'apprehende qu'en indiscret,

Vous disant qu'il vous ayme, il ne vous importune :

Philis c'est toutesfois la pure vérité,

Et si vous n'en avez encor de preuve aucune,

C'est manque de bonne fortnue

Et non de bonne volonté.

 

De grâce, songez à cela,

Et lorsque vous me verrez là,

Jugez de mon ardeur par mon profond silence :

L'amour ainsi qu'aveugle est muet quelquefois,

Et quoy qu'un beau discours ayt beaucoup de puissance,

Les regards ont plus d'eloquence

Que l'eloquence de la voix.

 

 

Pilettc (1).

 

(1) Anagramme de Le Petit.

 

 

 

 

 

 

 

 





























 


Claude Le Petit / L’heure du berger