« Il n'y a pas de plus grand poète.
Il y a la poésie. »

Paul Fort (Canzone du vrai de vrai / Portraits sur le sable)

Le Moine Fou


 

 

 

 

J’entendis une voix sur le flanc de l’Etna,
            Sur la bouche d’une caverne
            Qui venait s’ouvrir face au sud,
Couverte du large ombrage d’un châtaignier.
L’homme pouvait être ermite ou bien moine,
            Mais je ne pus l’apercevoir ;
Et la musique ainsi s’en répandait,
En mélodie semblable au vieux chant sicilien :

« Il fut un temps où la terre, la mer, les cieux,
La vallée verdoyante, et les sombres recoins de la forêt,
Comme toutes choses s’étendaient sous mes yeux
            Dans leur immuable beauté ;
Mais je sens maintenant, sur la scène inquiétante de la Terre,
Des chagrins de sorte à ne jamais  prendre fin —
            Je ne demande que la paix,
S’il me faut vivre pour savoir qu’il exista pareille époque ! »
            Un silence alors s’ensuivit,
            Jusqu’à ce que de la caverne
Vint une voix — c’était la même !
D’un ton lugubre ainsi renouvelant sa plainte désolée :

« La nuit dernière, alors que je foulais les pentes gazonnées,
            Le gazon lisse et vert me présenta une vision
Sous mes yeux, cette herbe —
            La voûte au tombeau de Rosa !

Par force mon cœur doit lutter contre de pareils songes,
            Car à mon réveil je découvris sous mes yeux
            Le bout de sol couvert de mousse
Où nous nous assîmes souvent lorsque vivait Rosa. —
Pourquoi faut-il que la roche et le bord du fleuve,
            Pourquoi faut-il que les collines arborent tant de fleurettes
Couleur du sang d’une pucelle assassinée
            En tant sinistre ressemblance ?

C’est moi qui ai frappé — de ma main que voici !
Car oh, pour toi, vierge divine,
            j’étais au supplice d’amour !
Le jouvenceau que tu appelais tien
            Ne t’aima jamais comme moi !


Sont-ce là-haut les nuages d’orage
            Qui ont lui d’un éclair si rouge ?
            Par là-bas sur ce filet de ruisseau , —
Ce n’est pas le sang de celle que j’aime. —
Le soleil me tourmente en son lit du couchant,
Oh, qu’il cesse à jamais de diffuser
            Ces nuances spectrales d’écarlate !
Oh, laissez-moi en paix, que je gise mort à jamais ! »

Là s’arrêta la voix. en profond désarroi,
Je poursuivis mon chemin descendant les bois.

Samuel Taylor Coleridge / Vingt poèmes d’Étrangement
traduction de Bertrand Bellet