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LES ÉTOILES

 

    Il y a énormément d’étoiles. Peut-être trop.

 

    Une nuit d’été en Provence, au-dessus du sol parfumé d’herbes de Provence, je les aperçus toutes d’un seul coup avec netteté, frai luminescent dans le compotier céleste et je dis à ceux qui m’avaient suivi sur la colline :

 

    « Grandiose gaspillage ! Savez-vous qu’en une seconde la moindre de ces étoiles brûle de quoi chauffer pendant mille siècles la terre. Et derrière chacune d’elle, les voyez-vous, les soleils d’antimatière dont parlait Nerval ? »

 

    Je me tus. Nul n’osait rompre le silence, le mystère nous imbibait. Une à une, dans la vallée, les lumières du village s’éteignaient, pauvres étoiles humaines. Un chien aboya.

 

    Alors je vis A. frissonner dans les ténèbres : « Rentrons, dit-elle. J’ai froid. Il tombe une humidité ! »

 

 

 

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AINSI…

 

 

    Ainsi, à l’approche de la quarantaine, à cet âge où la vie devient aussi fragile que la rosée, je me suis construit, comme le chasseur qui se bâtit une cabane de branchages pour la nuit, comme le ver à soie vieillissant qui fabrique son cocon, un dernier abri pour mon corps. si je compare cette demeure à celle qui était la mienne autrefois, c’est véritablement, ma demeure rétrécit.

    Ma maison actuelle a trente et un pieds carrés de surface et moins de sept pieds de haut. Comme je n’ai plus besoin d’un domicile stable, sa base est simplement posée à même le sol. Son toit provisoire est de chaume, et ses crochets de fer fixent les jointures des pièces de bois. Ainsi pourrais-je facilement déménager ailleurs si quelques événements désagréables survenaient.

    En ce moment je suis arrêté dans la garrigue, près de V… R… la C……. J’ai construit au midi un auvent, ajouté une petite terrasse de roseaux et à l’intérieur, contre le mur de l’ouest, j’ai mis dans une niche le portrait de Kamo no Chômei, que je déplace chaque jour un peu, de façon à ce que son front s’éclaire aux rayons du soleil couchant. au dessus de la porte coulissante j’ai installé une petite étagère où j’ai rangé trois livres de poésie, mes cahiers et un pot de basilic. Une paillasse tressée me sert de lit, une fenêtre s’ouvre dans le mur de l’est. C’est là que je sors ma table de travail. Au sud de ma cabane, j’ai un peu de terre, mon jardin, aux limites marquées par une restanque, un ruisseau et quatre arbres : un olivier, un pin, un figuier, un amandier. Je sème là quelques fraisiers, tomates, melons et salades. J’ai aussi un peu de vigne. Je cultive le tout sans pesticides, sans produits chimiques d’aucune sorte et je n’ai pas beaucoup de récolte car tous les insectes des environs se réfugient chez moi. Mais comme mes besoins ne sont pas grands, je partage volontiers avec eux.

    Au printemps je vois les glycines en fleur. Elles s’élèvent à l’ouest comme un nuage violet. Les plantes grimpantes recouvrent les sentiers. Un beau panorama me rend facile la contemplation. En été j’entends les cigales puis les grillons ; en automne je vois passer les palombes fuyant vers le sud aux tempes minces. En hiver, la neige des montagnes se rapproche et les quatre vents s’agenouillent. Pour l’exécution des tâches quotidiennes, j’ai divisé mon corps en trois : mes mains sont mes domestiques, mes pieds mon véhicule ; mes yeux me servent à la lecture et à la contemplation. Ils donnent toute satisfaction à on cœur.

 

    Or, comme la lune qui, s’inclinant vers l’ouest, se rapproche de l’arête des collines qui vont la cacher, mes jours sont en déclin. À la veille d’entrer dans les ténèbres de la mort, pourquoi me préoccuper des choses ?

 

    Moi, Jacques Roubaud, j’ai écrit ces pensées dans ma retraite, entre le sixième jour du dernier mois de l’année… et le cinquième du même mois de l’année suivante

 

        pensez à moi

        avec indulgence

 

 

 

 

 

 

 

 


























 


Jacques Roubaud / Je suis un crabe ponctuel - Anthologie personnelle 1967-2014