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    Ils prétendent que le chômage ne fait qu’empirer. À les entendre, la crise serait générale et toucherait toutes les catégories socioprofessionnelles.

    Moi, je veux bien, mais je ne suis pas convaincu.

    Chaque fois que je vais aux toilettes, dans un lieu public, force m’est de constater qu’elles sont occupées. Crise de l’emploi ? Pas aux toilettes, en tout cas. Elles bossent, les toilettes. Elles ne chôment pas.

    Qu’est-ce qu’ils peuvent bien y fabriquer, les types qui sont dedans ?

    Je guette des heures durant pour les voir sortir. Quand ils y consentent enfin, ils ont un petit air dégagé, la mine des gens qui ont fini leur boulot et qui ont gagné le droit de rentrer chez eux la tête haute. Ils ne paraissent ni exténués ni inquiets. Ils ont déniché un emploi pas fatiguant et stable : ils font marcher les toilettes.

    Moi, j’entre, le cœur battant à l’idée de la belle situation qui m’attend, je me vide d’un coup, à cause de l’émotion, je tire la chasse d’eau et je me rajuste en vitesse, prêt à écouter toutes les propositions. Je t’en fiche ! Personne ne vient. On me fait poireauter pendant des heures, alors je renonce et je sors, plus découragé qu’en arrivant.

    Qu’ont-ils de plus que moi, les autres ? J’ai un beau CV, il prend au moins quinze feuillets de papier-cul. Personne ne veut le lire, je finis par le foutre dans la cuvette, il n’est bon qu’à ça.

    Combien ils touchent par mois ? Et d’ailleurs est-ce en salaire ou en honoraires ? J’ai essayé d’en questionner quelques-uns tandis qu’ils se lavaient les mains (c’est un métier où il faut être très propre), ils m’ont envoyé sur les roses.

    En un sens, je les comprends : ils redoutent la concurrence. N’empêche que quelques privilégiés ne peuvent prétendre monopoliser une profession à l’heure où l’on parle justement de partage du travail.

    Puisque les toilettes sont l’un des rares secteurs de l’économie à garantir le plein emploi, le secret qui entoure le recrutement paraît d’autant plus louche.

    C’est pour tenter d’éclaircir ce mystère que j’ai percé la paroi des toilettes du bistrot du coin. Un bistrot tabac PMU, parce que la Française des Jeux serait en combine avec les toilettes que ça ne m’étonnerait pas. Pour l’instant, je n’ai aperçu que des individus satisfaisant leurs besoins naturels, ce qui, avouons-le, n’est déjà pas si mal. J’espère en apprendre plus dans les jours qui suivent. Je sais que mon attitude penchée, l’œil collé au mur, prête à confusion. Ici et là, on me traite de sale voyeur, mais ça ne me fait ni chaud ni froid. Je poursuis ma formation professionnelle sur le tas, tout seul, puisqu’il n’existe aucun cours du soir.

    Je suis jeune, courageux, je possède l’esprit d’entreprise, il n’y a aucune raison que je n’arrive pas à faire mon chemin dans les toilettes. Je sens que j’ai la vocation.

 

 

 

 

















 


Roland Topor / Vaches noires