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          Un roi vieillit lentement, éclairant le peu de jours qui lui restent par des fêtes cruelles, organisant quelques massacres d'une main lasse. D'une seconde à l'autre, ses faveurs ou ses colères s'abattent sur le royaume, avec la mélancolie d'un orage semant l'or et le sang dans les blés. Un soir, avec l'instinct de ces animaux qui fuient un tremblement de terre qu'eux seuls ont perçu, il quitte son palais par la porte basse et s'en va, dans l'espérance d'un coin de terre où la mort ne saurait le trouver. Il traverse des villages en ruines, dort dans des granges brûlées, boit de eaux croupies. Ceux qu'il croise ont quelque chose d'étrange sur eux. Enfants, vieillards ou nourrices, tous ont le même sourire faible, la même volonté lointaine dans les yeux. Ce n'est qu'au terme d'une longue errance qu'il s'aperçoit que tous ses sujets ont le même visage, trait pour trait, que lui : son royaume n'était peuplé que de lui-même. L'effroi de cette découverte le fait rentrer dans sa demeure, mais il apprend en chemin que le roi est mort depuis trente ans, et que le palais n'est plus qu'une usine de produits pharmaceutiques. À présent, il s'éloigne, couvrant son visage de ses mains, mais ses doigts se croisent sur le vide, et les paysans s'émerveillent de voir un mannequin sur un mulet, et les enfants se moquent de l'épouvantail sans figure qui ne fait même pas fuir les moineaux.

 

 

 

 

 

 













 


Christian Bobin / Dame, roi, valet